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Le projet de matériauthèque : composer avec l’existant !

Pendant un an, l’ancien magasin Gémo de la rue des Rochettes a connu une seconde vie inattendue. Transformé en matériauthèque éphémère, il a permis à l’EPASE de tester, en conditions réelles, une autre façon de gérer les ressources d’un grand chantier urbain. Ouverte en novembre 2024 et fermée en octobre 2025, G’MAT a collecté 71 tonnes de matériaux issus de la déconstruction, dont 94 % ont trouvé une seconde vie. Retour complet sur une expérimentation de réemploi grandeur nature qui a marqué l’entrée de ville de Saint-Étienne.

Le secteur du bâtiment et des travaux publics est un important consommateur de ressources et d’énergie. Il est également générateur de très lourdes quantités de déchets, qui présentent un fort potentiel de valorisation, aujourd’hui encore à développer. C’est à cette problématique que l’expérimentation G’MAT a cherché à répondre, en testant à l’échelle d’un grand projet urbain une autre façon de gérer les ressources issues d’un chantier de déconstruction.

Dans le secteur des Rochettes, au cœur de la ZAC Pont-de-l’Âne – Monthieu, l’EPASE conduit depuis plusieurs années une opération de requalification d’ampleur : transformer une ancienne zone commerciale de 2 hectares en une entrée de ville qualitative et productive. Ce projet implique la déconstruction d’une dizaine de bâtiments (d’anciennes enseignes comme Kiabi, Tati ou Gémo) soit près de 13 000 m² de surface de plancher, pour un investissement de 2,1 millions d’euros.

Aménageur engagé en faveur de la régénération urbaine et de la résilience des territoires, l’EPASE a très tôt souhaité limiter l’impact environnemental de cette opération. Plutôt que d’envoyer l’intégralité des matériaux en filière de recyclage classique, souvent lourde et énergivore, l’établissement a exploré la piste du réemploi : donner une seconde vie aux éléments encore en bon état, issus des bâtiments voués à disparaître.

C’est dans ce contexte qu’est née l’idée d’une matériauthèque éphémère installée directement sur site, une première sur le territoire stéphanois.

Avant l’ouverture du magasin, près de deux années de travail ont été nécessaires pour construire ce projet. L’EPASE a missionné les bureaux d’études Néo-Eco et AC Environnement pour réaliser un diagnostic Produits, Équipements, Matériaux et Déchets (PEMD), permettant d’identifier précisément les éléments valorisables et les volumes concernés.

Ce travail en amont a mobilisé un large écosystème de partenaires : Néo-Eco comme assistant à maîtrise d’ouvrage réemploi, Suez Consulting comme maître d’œuvre de la démolition, Travaux Publics de la Madeleine pour le désamiantage, Demcy pour la déconstruction, et l’association Aplomb-Ecomat38 pour la dépose soignée puis l’exploitation quotidienne de la matériauthèque. En interne, les équipes achats et juridique ont dû adapter les marchés de travaux pour intégrer cette dimension inédite, tandis que le service communication préparait le lancement du magasin auprès du grand public.

Comme le résume Edwige Belle, cheffe de projet à l’EPASE : « Innover, c’est faire les choses autrement. Certaines problématiques n’avaient pas été anticipées au démarrage des réflexions, mais toutes ont pu être traitées grâce à l’expertise et à la mobilisation de tous les acteurs de la démarche. » Parmi les sujets à résoudre : la classification ERP du bâtiment destiné à accueillir du public, ou encore les modalités de cession des matériaux, l’EPASE, en tant qu’établissement public, ne pouvant les céder gratuitement et devant donc les vendre à tarifs réduits.

Le projet a par ailleurs bénéficié du soutien de l’État à travers une subvention Fonds vert de 1,25 million d’euros au titre du recyclage foncier, dont une partie a contribué au financement de l’opération des Rochettes.

Concrètement, la mise en réemploi a nécessité d’adapter tout le processus de déconstruction. Un premier curage permettait d’écarter les éléments non réemployables. Les matériaux en bon état étaient ensuite récupérés lors d’une phase de dépose soignée, réalisée par les opérateurs spécialisés d’Aplomb-Ecomat38 : sanitaires, cloisons, portes et menuiseries, planchers, carrelages, gaines d’aération, câbles, quincaillerie, charpentes, tuiles, isolants…

Face à la diversité des bâtiments concernés (habitations comme locaux commerciaux) plusieurs processus de dépose ont dû être mis en place, exigeant une forte adaptabilité des équipes. Entre le diagnostic initial et la dépose effective, la liste des matériaux a régulièrement été ajustée pour tenir compte de l’état réel des éléments ou pour intégrer des gisements non identifiés au départ. En complément du travail manuel, les engins de levage de l’entreprise Demcy ont permis de récupérer certains matériaux volumineux dans de bonnes conditions de sécurité.

Une fois transférés dans les locaux, les matériaux étaient référencés (dimensions, caractéristiques techniques, marque, état) puis intégrés au catalogue en ligne de G’MAT, consultable et mis à jour chaque semaine.

Le 8 novembre 2024, la matériauthèque éphémère G’MAT ouvrait ses portes dans l’ancien magasin Gémo, sur 1 000 m². Installée en attendant sa propre déconstruction, elle proposait à la vente, deux demi-journées par semaine (le vendredi après-midi et le samedi matin, pour limiter la coactivité avec le chantier voisin) l’ensemble des matériaux collectés, à des prix solidaires accessibles à tous les budgets.

L’accueil a dépassé les attentes : dès les trois premiers jours d’ouverture, 8,35 tonnes de matériaux avaient déjà trouvé preneur sur les 23 tonnes initialement mises en vente. Les tuiles et la laine de verre comptaient parmi les articles les plus recherchés. Ce succès a rapidement posé la question d’un réassort, et l’EPASE a travaillé avec ses partenaires pour intégrer au stock les matériaux réemployables issus d’autres chantiers de déconstruction, y compris ceux d’autres maîtres d’ouvrage du territoire.

Une campagne de communication et une visite presse ont accompagné le lancement, contribuant à faire connaître l’initiative bien au-delà du quartier des Rochettes.

Pendant un an, G’MAT a accueilli plusieurs centaines de clients, particuliers comme professionnels. Véronique Nierhauve, responsable magasinière du site pour Aplomb-Ecomat38, décrit un magasin « d’un nouveau genre », où l’on vient autant pour s’équiper que pour échanger : « Ici, on discute, on échange. On négocie, même. » Les visiteurs venaient pour rénover une résidence secondaire, préparer une mise en location, ou encore, pour certains artistes de spectacle de rue, trouver du matériel à moindre coût.

L’offre, large et renouvelée au fil des apports, couvrait aussi bien le gros œuvre que le second œuvre : bois de charpente, tuiles, portes, sanitaires, cloisons, planchers, carrelages, luminaires, radiateurs, mobilier… Un catalogue en ligne, mis à jour chaque semaine par l’association Aplomb-Ecomat38, permettait à chacun de repérer les produits disponibles avant de se déplacer.

Un an après son ouverture, le bilan de G’MAT confirme la pertinence de l’expérimentation :

  • 71 tonnes de matériaux collectés au total sur la durée du projet ;
  • 94 % réemployés, soit environ 67 tonnes de matériaux valorisées plutôt que jetées ;
  • 15 % des volumes proposés à la vente provenaient d’autres opérations de recyclage immobilier, preuve d’une mutualisation réussie entre chantiers ;
  • les matériaux les plus recherchés : bois de charpente, tuiles et portes ;
  • une fréquentation soutenue, aussi bien du côté des professionnels que des particuliers.

Ces résultats ont un coût : l’inscription dans une démarche de réemploi, avec sa dépose soignée et l’organisation d’une matériauthèque, représente un surcoût estimé à 15 % par rapport à une démolition traditionnelle. Un surcoût que l’EPASE considère largement compensé par les bénéfices environnementaux et l’intérêt suscité par le dispositif.

Le secteur du bâtiment et des travaux publics génère à lui seul près de 326 millions de tonnes de déchets par an en France, soit près de 70 % de l’ensemble des déchets produits dans le pays (source ADEME). Si une grande partie de ces déchets fait aujourd’hui l’objet d’une valorisation, les filières reposent encore largement sur le recyclage lourd, une opération énergivore et génératrice d’émissions de gaz à effet de serre, notamment liées au transport et à la transformation des matériaux.

Le réemploi propose une alternative : en évitant de retransformer la matière, il permet d’économiser à la fois ressources, énergie et carbone. C’est précisément ce que G’MAT a permis de tester à l’échelle d’un grand projet urbain, en conditions réelles et sur la durée.

Au-delà de ses résultats propres, G’MAT a suscité un intérêt allant bien au-delà de la métropole stéphanoise. De nombreuses visites techniques et institutionnelles ont été organisées tout au long de l’année, avec des acteurs comme l’EPORA, Saint-Étienne Métropole, le CIRIDD ou encore Infra2050, confirmant l’intérêt porté à ce modèle et sa capacité à être reproduit ailleurs.

Conformément au calendrier initial, la matériauthèque n’ayant vocation qu’à rester ouverte le temps de la déconstruction du secteur, G’MAT a fermé définitivement ses portes le samedi 18 octobre 2025. Une opération de déstockage a précédé cette fermeture : les derniers matériaux disponibles (sanitaires, portes, menuiseries, carrelages, éléments d’électricité et de quincaillerie) ont été proposés gratuitement ou à prix libres, dans une ultime dynamique de réemploi jusqu’au bout de l’expérimentation.

Le bâtiment ayant accueilli G’MAT va lui-même être démoli, dans le cadre de la poursuite du projet de requalification de cette entrée de ville. À terme, plus de 15 000 m² de foncier seront commercialisés pour permettre la création d’une zone d’activités productives, mêlant artisanat et industrie légère, une nouvelle étape dans la transformation du secteur des Rochettes.

Pour capitaliser sur cette expérience, l’EPASE a produit une vidéo bilan retraçant l’ensemble du projet : sa genèse, les choix opérés, le fonctionnement opérationnel de la matériauthèque, les partenariats mobilisés et les principaux enseignements de l’expérimentation.

Ce retour d’expérience s’adresse en priorité aux aménageurs, collectivités, maîtres d’ouvrage, bureaux d’études, entreprises du BTP et structures de l’économie sociale et solidaire souhaitant, à leur tour, déployer un dispositif de réemploi similaire. Car au-delà de son bilan matière, G’MAT aura surtout démontré qu’une autre façon de déconstruire, plus lente, plus concertée, mais génératrice de ressources et de lien est possible à l’échelle d’un grand projet urbain.

G’MAT a été imaginée et mise en œuvre dans le cadre du projet global de requalification urbaine de l’entrée de ville de Saint-Étienne (ZAC Pont-de-l’Âne | Monthieu), porté par l’EPA Saint-Étienne, avec ses partenaires Eco’Mat38, Aplomb Formation, Demcy, Néo-Eco et Suez Consulting, et le soutien de l’État via le Fonds vert.

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